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Maroc : Découvrez « Ighoudar », le plus ancien système bancaire du monde

5 septembre 2022 – 22h58, heure d’Abou Dhabi

Tawfiq Al-Nassiri – Rabat – Sky News Arabia

Les greniers « igoudar » sont considérés comme l’un des plus anciens systèmes bancaires au monde. Ce sont des greniers collectifs caractéristiques des villages des régions du Souss et de l’Anti-Atlas, dans le sud du Maroc, où les tribus les utilisaient pour stocker les céréales et conserver des objets de valeur de toutes sortes.

D’après les spécialistes du patrimoine marocain, « Ighoudar » est un mot berbère au pluriel, son singulier étant « Agadir ». Linguistiquement, il signifie grenier communal. Il s’agit d’anciennes structures communautaires, entourées de murs et de tours, construites au sommet des montagnes, dont la plupart datent de plus de dix siècles. Leur architecture rappelle celle de châteaux fortifiés, et leur protection témoigne d’une remarquable ingéniosité architecturale.

« Le plus ancien système bancaire »

Khaled Al-Ayoud, professeur, chercheur et expert en patrimoine, explique : « La ville marocaine d’Agadir tire son nom du monument historique d’Ighoudar, dont la date de construction est inconnue, mais qui est aussi ancien que l’établissement des Amazighs en Afrique du Nord. On trouve des vestiges de greniers creusés dans la montagne, notamment dans les régions d’Azilal et de Taliouine. Ces greniers ont ensuite évolué et pris d’autres formes. On estime leur nombre à environ 500, principalement dans la région de Souss-Massa. »

L’expert a déclaré à Sky News Arabia que ce système « est considéré comme le premier système bancaire au monde, compte tenu des similitudes importantes avec les banques traditionnelles, notamment en ce qui concerne la gestion des greniers communautaires ». Il a souligné que la méthode de stockage des biens de valeur au sein de cette institution, le système de sécurité et d’échange, ainsi que la législation qui a accompagné sa création, le placent parmi les premiers systèmes bancaires, antérieurs aux banques européennes, dont les premières formes n’ont émergé qu’au Moyen Âge.

L’intervenant a précisé que « ces greniers sont répandus dans plusieurs pays d’Afrique du Nord, comme l’Algérie et la Tunisie, mais la plupart des autres sont concentrés au Maroc ».

Il a ajouté que « leur conception est extrêmement précise, et leur architecture est très belle et organisée. Ce sont généralement des bâtiments massifs entourés de tours de guet. Chaque famille de la tribu possède un grenier où elle entrepose ses biens de valeur, notamment l’orge, les bijoux et des documents importants tels que les contrats de vente et d’achat, et même les contrats de mariage. »

Un système bien organisé

Concernant sa gestion, Khalid Al-Ayoud explique : « La gestion des entrepôts est confiée au gardien, qui organise les entrées et les sorties. Chaque famille possède une clé spécifique pour son entrepôt. Les affaires des « Ikudar » sont gérées par un conseil autrefois appelé « Inflas », qui est le conseil tribal amazigh. Élu démocratiquement et par roulement, il est chargé d’organiser et de gérer les affaires de la tribu et de résoudre les conflits. »

L’expert du patrimoine amazigh a déclaré que « le lieu est devenu une destination prisée des visiteurs marocains et étrangers du monde entier, venus découvrir cet authentique patrimoine marocain ». Il a rappelé que le poète Adonis avait visité la région et exprimé son émerveillement devant l’« Agadir », précisant qu’il avait signé un livre d’or lors de son passage, commentant : « Une architecture de terre et de pierre, et pourtant débordante de poésie », témoignant ainsi de sa profonde admiration pour les magnifiques monuments de la région.

Contexte historique

De son côté, Mustafa Marwan, chercheur spécialisé dans le patrimoine culturel amazigh, a expliqué que la construction de l’« Agadir » trouve son origine dans l’histoire et les circonstances qui l’ont engendrée. Il a décrit cela comme « le besoin constant des tribus de trouver un sentiment de sécurité et de continuité concernant leurs biens, qu’il s’agisse d’individus, de familles ou de la tribu dans son ensemble. Ce désir se heurtait toujours à des périodes de sécheresse, et par conséquent, à la nécessité de gérer la rareté, ce que l’on pourrait appeler une « économie de rareté », ou parfois par des raids et des guerres. »

Il a ajouté : « Il était donc nécessaire pour elle de réfléchir à la recherche d’un lieu sûr et fortifié, difficile d’accès, pour y construire des entrepôts collectifs appelés « Ikudar », qui signifie forteresse dans la région du Souss, et « Ighrem » dans les régions du Haut et du Moyen Atlas. Ces entrepôts fonctionnaient comme des institutions collectives participatives, ou ce que l’on pourrait appeler une institution bancaire collective appartenant à la ou aux tribus qui les avaient établis ou organisés selon un accord, afin d’y stocker des céréales, des récoltes, des denrées alimentaires séchées, ainsi que des bijoux, de l’argent, toutes sortes de redevances et de contrats, et tous les objets précieux ou rares. »

Efforts de valorisation du patrimoine des greniers collectifs d’Agadir

Les autorités marocaines s’emploient à valoriser les greniers collectifs d’Agadir comme un patrimoine authentique dont les murs résonnent encore des effluves d’histoire. L’année dernière, à Agadir, un accord de partenariat a été signé entre plusieurs acteurs, notamment le ministère de la Culture, en vue de la création d’un centre de valorisation du patrimoine des greniers collectifs, connus sous le nom d’Agadir, dans la province de Chtouka Aït Baha. Cette initiative s’inscrit dans un programme visant à préserver ce patrimoine comme un système unique et intégré, englobant des monuments architecturaux, des valeurs culturelles et les savoir-faire individuels et collectifs liés à la gestion, à l’organisation et à l’exploitation continue de ces greniers.

L’accord vise à « valoriser le patrimoine des greniers collectifs en créant un centre de valorisation de ce patrimoine national, caractérisé par son identité marocaine et la créativité humaine ». Le coût total de ce projet s’élève à six millions de dirhams.

Le Maroc ambitionne également de faire inscrire les greniers collectifs d’Agadir et leurs paysages environnants sur la Liste du patrimoine national et sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui leur assurerait une protection juridique et une reconnaissance internationale.